Défenseuses de la terre, gardiennes de la culture et de l’identité des Peuples autochtones
| 2022-08-03
Les Femmes autochtones sont criminalisées pour défendre les terres de leurs communautés face aux actes de spoliation et d’exploitation perpétrés par les États et les entreprises. La Recommandation générale du Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (CEDEF, ou CEDAW en anglais) prévoit un cadre juridique protégeant les Femmes autochtones et garantissant leurs droits à la terre. Dès son plus jeune âge, Joan Carling, dirigeante autochtone des Philippines, a compris que la relation qu'entretiennent les Peuples autochtones avec la terre était particulière. Joan a grandi dans une communauté mixte composée de familles autochtones et non autochtones. Elle a donc pu observer les différences entre sa communauté et le reste de la société philippine. Pour le peuple Kankana-ey Igorot , une communauté autochtone établie au nord de la Cordillère des Philippines, dont elle fait partie, la terre est une propriété collective qui se transmet tant par les hommes que par les femmes. Les forêts sont gérées par des règles collectives et l’entraide est de mise lors des périodes de crise. La terre n’est pas qu’une simple ressource naturelle ou une marchandise : il s’agit du fondement de la culture, de l’identité, du bien-être et de la cohésion de la communauté, une conception commune à tous les Peuples autochtones, de l’Amérique jusqu’en Asie. Lorsqu’elle était enfant, la forêt de pins était le terrain de jeux de Joan Carling. « Dans mon enfance, on jouait dans les arbres, on ramassait des pommes de pin pour en extraire les pignons pour la pépinière communautaire, et les jours de pluie on allait aux champignons », explique-t-elle du ton de celle qui se remémore des temps heureux. Mais elle se rendit rapidement compte que, si elle ne luttait pas pour défendre la terre, ses gardiens traditionnels en seraient dépossédés, puisque sa communauté vivait dans une région riche en or. La compagnie qui exploitait la forêt où elle avait grandi procéda à l’expropriation d’une parcelle de terre collective en vue d’en extraire de l’or et du cuivre. La terre s’en trouva anéantie : les eaux souterraines et les rivières furent polluées et le terrain qui avait été retourné par l’industrie minière devint instable. Lorsqu’elle était étudiante, Joan Carling a passé deux mois d’été au sein des villages tribaux du peuple Kalinga, qui a su défendre ses terres contre la construction de quatre barrages hydro-électriques qui menaçait de détruire son mode de vie. Bien que du sang ait été versé et que des Autochtones aient été jetés en prison, la résistance a finalement porté ses fruits et le peuple Kalinga est parvenu à arrêter la construction du barrage. Cet évènement a marqué un tournant dans la défense des droits fonciers des Peuples autochtones aux Philippines, en donnant la preuve qu’on obtient des résultats en luttant ensemble avec détermination. Voilà désormais plus de 20 ans que Joan Carling défend les droits de la personne et les droits des Peuples autochtones, non seulement aux Philippines, mais dans toute l’Asie et au niveau international. Son parcours lui a valu de recevoir en 2018 le prix Jeunes Champions de la Terre, la récompense la plus importante des Nations Unies dans le domaine de l’environnement. Afin de défendre efficacement la terre, Joan Carling conseille de se doter d’une bonne organisation communautaire, d’inclure des femmes parmi les leaders, de créer des alliances avec différents acteurs (des communautés, des universitaires, des autorités locales) et d’interdire l’accès des entreprises aux terres des Peuples autochtones. « Une fois qu’elles sont sur place, cela devient beaucoup plus compliqué de les déloger », prévient-elle.   La lutte menée par le peuple Amazigh en faveur des terres collectives au Maroc Au Maroc, Amina Amharech, militante  autochtone Amazigh, fait face aux derniers assauts du gouvernement marocain contre la notion de terre collective du peuple Amazigh et le non-respect de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des Peuples autochtones. En 2019, trois lois ont été adoptées qui mettent fin au caractère inaliénable qui protégeait jusqu’alors les terres collectives au Maroc en interdisait la vente, la cession ou la location. Seul l’État était autorisé à acquérir la terre si cela servait de façon avérée l’intérêt général. Le peuple Amazigh, également connu sous le nom de Berbère, est le Peuple autochtone de  l’Afrique du Nord, de Siwa en Égypte, aux Îles Canaries et possèdent leur propre langue, culture et identité  Selon Amina, ces lois traduisent la volonté manifeste de l’État d’usurper les terres collectives, qui demeurent encore majoritaires dans le pays et représentent la majorité de l’assiette foncière nationale . « Les Français ont éliminé le droit foncier coutumier des Amazigh, l’Izarfan, qui garantissait à tous un accès équitable à la terre et aux ressources naturelles. Cependant, les colons ne sont pas parvenus à mettre fin définitivement à la relation qu’entretiennent les Amazigh avec la terre. Nous conservons des formes de gouvernance communautaire, des processus de décision inclusifs et équitables pour toutes et tous   et des méthodes permettant d’atteindre la souveraineté alimentaire » explique Amina. En abrogeant les lois du protectorat français de 1919, l’État marocain a encore aggravé la dépossession des terres dont sont victimes les Peuples autochtones et qui les fragilisent encore sous les effets du changement climatique en les empêchant d’atteindre les ODD. Les fondements de la culture Amazigh : les femmes, la langue et le territoire Amina établit un lien entre la nouvelle législation relative aux terres collectives et le projet d’arabisation intégriste qui tend à porter atteinte au leadership des femmes Amazigh au sein de leurs communautés. « Dans mon enfance, les femmes étaient très présentes. J’ai observé la façon dont elles pouvaient exprimer leurs opinions et participer aux débats sans subir de discrimination. Elles sont au cœur de la famille et de la communauté ; elles prennent soin des enfants et du foyer tout en préservant la terre et les savoirs ancestraux », rapporte Amina. Le mot Tamazigh désigne à la fois la langue, le territoire et la femme. C’est un terme hautement symbolique dans la cosmovision Amazigh, qui fait référence à la structure matrilinéaire de ce peuple. Cependant, l’ascension de l’Islamisme radical, dans les années 1980, a eu des répercussions négatives sur les libertés et la position sociale des femmes au Maroc. Ce caractère patriarcal s’est notamment observé dans les réactions qu’ont suscitées la mise en place des nouvelles lois en matière foncière. En modifiant le nom de « Terres Collectives » à « Terres soulaliyates » ( Soulaliyates : mot arabe  qui signifie «  descendantes »), l’État marocain a semé la discorde entre les hommes et les femmes puisque ces derniers pensent que ce sont uniquement les femmes qui vont bénéficier de ces terres. Cependant, la réalité est tout autre. « Voilà les conséquences d’un simple changement de nom, cela montre bien la position de faiblesse dans laquelle se trouvent les femmes en matière foncière », souligne Amina. Cependant , dans la réalité, les seuls qui pourront désormais s accaparer de ces terres se sont les investisseurs privés et une certaines oligarchie favorisés par la force des  lois adoptées   La criminalisation des défenseuses de la terre Joan Carling et Amina Amharech ont pris des risques importants pour défendre les terres des Peuples autochtones contre les actes d’expropriation menés par les États ou les entreprises de l’industrie extractive. Lorsque Carling Joan travaillait pour Cordillera People’s Alliance, elle fut qualifiée de terroriste avec d’autres militantes. À cette époque, elle fit l’objet de nombreuses menaces et quatre de ses camarades furent assassinés. Sa vie et celle de sa famille étaient soumises à une telle pression qu’elle décida en 2006 de faire une pause et de s’extraire du terrain grâce au Programme de bourses de la Fondation Oak pour les droits humains. Amina Amharech, quant à elle, a fait personnellement l’expérience de la corruption des institutions étatiques  marocaines puisque sa famille/communauté,  et en prise, depuis des années, avec l’administration des domaines de l’Etat qui fait tout pour les exproprier en raison de leur appartenance au peuple Amazigh. En portant l’affaire devant les tribunaux, elle a été confrontée à une autre corruption : celle du système judiciaire puisque l’amicale Hassania des juges du Maroc a jeté son dévolu sur une partie de ces mêmes terres et qui font partie du Titre Foncier 1683K.  Aujourd’hui, il existe au Maroc une Mafia du Foncier qui visent toutes les terres Amazigh qu’elles soient  collectives ou privées. Ni les lois, ni la Justice ne sont faites pour protéger le Droit des Amazigh à leur terre, à leurs territoires et à leurs ressources naturelles, et il est très difficile, voir impossible de trouver des avocats spécialisés en la matière et qui n’ont pas peur de se mettre en avant dans ce genre d’affaires. À chaque manifestation du peuple Amazigh, les dirigeants sont arrêtés et emprisonnés. « Rien ne nous protège. C’est la raison pour laquelle je me suis tournée vers les instances internationales », explique Amina. Après avoir participé au programme de bourses des Nations Unies destinées aux autochtones, elle est devenue une pionnière de la lutte du peuple Amazigh auprès des Nations Unies. Un nouveau cadre juridique pour défendre l’accès à la terre des Femmes autochtones Amina considère que la Recommandation générale de la CEDEF sur les droits des Femmes et des Filles autochtones est une opportunité pour protéger les droits de son peuple, notamment ceux des femmes, auxquels l’État porte atteinte de façon délibérée. Néanmoins, elle souligne qu’un travail préalable de diffusion et de sensibilisation doit être mené pour que le contenu de la Recommandation parvienne jusqu’aux communautés. « Les femmes doivent apprendre à recourir à ces mécanismes », affirme-t-elle. Selon Joan Carling, actuelle directrice générale de l'Internationale des droits des peuples autochtones (IPRI),  le risque est que la Recommandation demeure lettre morte. Afin d’éviter cette situation, il faudrait mettre en place un système de reddition de compte et permettre aux États d’appliquer des sanctions à ceux qui portent atteinte aux droits humains. En tout état de cause, la Recommandation générale de la CEDEF marque un tournant dans l’histoire des droits des Femmes et des Filles autochtones à la terre. Le prochain défi consistera à la mettre en œuvre.