Une façon de devenir une dirigeante autochtone : l’expérience de Lea Nicholas-MacKenzie
| 2022-08-03
Lea Nicholas-MacKenzie, connue en tant que « la princesse guerrière », a consacré sa vie à se battre pour les droits des Femmes autochtones tant aux niveaux national qu’international. Elle estime que la Recommandation générale de la CEDEF (CEDAW en anglais) est un outil décisif, qui permettra de faire pression sur les États pour instaurer un véritable changement.   Le 19 juillet 1979, une centaine de Femmes autochtones et d’enfants de la Première Nation de Tobique, au Canada, entreprirent une marche de protestation de 160 km qui attira l’attention des foules. Munies de panneaux et de banderoles rouges, ces femmes déterminées traversèrent lacs, forêts et rivières, depuis Kanesatake jusqu’au parlement canadien, à Ottawa, afin de dénoncer les mesures discriminatoires à l’égard des Femmes autochtones contenues dans une loi canadienne connue comme la Loi sur les Indiens. Cette loi du XIXe siècle prévoyait que si une Femme autochtone se mariait avec un homme n’appartenant pas à un Peuple autochtone, cette dernière et ses enfants perdaient leur « statut d’Indien ».   Parmi les participantes à cette marche historique figurait la petite Lea Nicholas, qui accompagnait sa mère, militante politique de l’organisation Indian Rights for Indian Women. Ce fut son premier combat pour les droits des femmes. « Je me souviens avoir été inspirée par ces femmes courageuses qui s’employaient à éveiller les consciences », explique-t-elle.   Les manifestantes obtinrent que le ministre des Affaires indiennes du Canada entame un dialogue avec elles en tant qu’actrices politiques, une issue surprenante à l’époque. Finalement, en 1985, elles parvinrent à faire voter un amendement pour modifier la Loi sur les Indiens. Dès son plus jeune âge, Lea apprit qu’en s’unissant pour défendre les droits individuels et collectifs des Femmes autochtones, il était possible de réussir. L’ensemble de ses activités politiques tant aux niveaux national qu’international lui ont valu le surnom de « Princesse Guerrière ».   La Première Nation Wəlastəkwey du Canada   Lea a grandi au milieu des arbres, de la neige et des rivières gelées, parmi ses cousins et cousines, ses oncles et tantes. Elle passait ses journées au cœur d’une nature luxuriante, occupée à attraper des lapins, à se promener en raquettes ou à récolter le célèbre sirop d’érable. Cependant, derrière ce tableau idyllique se cache une autre réalité, celle de la pauvreté, du manque d’opportunités et des spoliations dont est victime le peuple Wəlastəkwey (dont les membres sont également appelés Malécites) auquel appartient Lea.   Le peuple Wəlastəkwey fait partie des Premières Nations du Canada, composées de 635 communautés, représentant plus de 50 nations et groupes linguistiques distincts. Son nom renvoie à la belle rivière Wəlastəkw et souligne le rapport qu’entretiennent les membres de cette communauté avec leur espace naturel. Avant la colonisation, ils vivaient géographiquement entre le Québec, le Nouveau Brunswick et le Maine. « C’était notre territoire mais les colons y établirent des frontières. Ils ne reconnaissaient aucune terre ni territoire Wəlastəkwey », explique Lea. La Grande-Bretagne conclut des Traités de paix et d’amitié avec les Peuples autochtones du Canada en 1725 et 1779. Néanmoins, ces Traités ne furent que peu respectés. Les Britanniques continuèrent à avoir recours à des pratiques coloniales qui perpétuaient la déshumanisation des Peuples autochtones. « Ils n’ont cependant pas réussi à nous éliminer complètement », souligne Lea.   Le pouvoir de l’éducation : une histoire tragique pour les Peuples autochtones du Canada   Pour la famille Nicholas, l’éducation était indispensable. Bien que la grand-mère Nicholas n’ait pas eu l’opportunité de fréquenter l’école hors de la réserve, elle s’est battue pour que ses enfants et grands-enfants aient cette chance. À cette époque, un tel niveau d’éducation parmi les familles autochtones était tout à fait inhabituel, puisque la Loi sur les Indiens avait mis en place un système éducatif à destination des enfants autochtones visant l’assimilation et le génocide culturel.   Entre 1894 et 1947, la fréquentation de ces pensionnats indiens était obligatoire. Il s’agit d’une des périodes les plus sombres de l’histoire du Canada. De nombreuses violences physiques, psychologiques et sexuelles ont été répertoriées et on estime entre 10 000 et 50 000 le nombre de garçons et de filles autochtones disparus. Au mois de septembre 2021, plus de 1 300 corps ont été découverts dans des fosses communes à proximité de cinq de ces pensionnats.   Lea MacKenzie a fréquenté un externat indien. « Il y avait beaucoup de maltraitance, à l’image de ce qui se passait dans les pensionnats. Par exemple, nous n’avions pas le droit de parler notre langue. Mais, au moins, le soir, nous rentrions dans nos familles », explique-t-elle. Pour ces raisons, Lea estime que l’accès à l’éducation est important mais que celle-ci ne peut s’exercer sans contrôle.   L’expérience du peuple Micmac de Nouvelle-Écosse illustre le fait qu’une éducation interculturelle peut parfaitement permettre le développement des communautés autochtones. Depuis 1999, une loi y est en vigueur concédant au peuple Micmac un pouvoir de décision en matière de langue, d’histoire, d’identité et de contenu éducatif. Ce système permet que le taux d’obtention de diplômes en fin de scolarité, en ce qui concerne les jeunes autochtones, soit de 90 % dans cette province, quand il se situe aux alentours de 40 %, voire 25 % dans les pires cas, ailleurs dans le pays.   De la scène politique nationale à la scène internationale   Grâce à son éducation et à un diplôme en langue française et linguistique, Lea a quitté sa communauté en quête de nouvelles opportunités. Le prix à payer consistait à vivre loin de ses racines. Le premier poste qu’elle a occupé était aux Affaires indiennes du Canada, dans la division Territoires et environnement. Elle affirme que cela lui a donné l’occasion de connaître le système de l’intérieur, bien qu’elle n’ait pas eu de latitude pour changer celui-ci. « J’étais trop jeune et je ne savais pas comment défendre les droits des Peuples autochtones au sein d’un système qui oeuvre contre eux. Je suis donc partie ».   Elle a ensuite occupé le poste de chef de cabinet à l’Assemblée des Premières Nations. « C’est alors que je suis devenue une véritable militante », confie-t-elle. En 1998 elle participe à la session annuelle de la Commission de la condition de la femme à New York. « Nous ignorions comment nous servir des Nations Unies pour faire avancer nos droits. Il y avait seulement trois Femmes autochtones participant, et nous avons à peine pu prendre la parole. Nous avons souffert de discrimination de la part de plusieurs personnes du mouvement féministe, et cela nous a permis de nous rendre compte qu’il était important de faire entendre notre propre voix », explique-t-elle.   Lors de cet événement, Tarcila Rivera Zea, dirigeante autochtone Quechua du Pérou et actuelle présidente du FIMI, l’invita à organiser la réunion préparatoire de Beijing +5. Lea et le reste de l’équipe parvinrent à réunir une centaine de Femmes autochtones à New York et à les former à l’utilisation des instruments des Nations Unies, en vue de faire entendre leurs voix et de promouvoir leurs droits. C’est à cette occasion qu’est née l’École internationale de leadership des Femmes autochtones du FIMI, qui en est déjà à sa neuvième édition.   Les recommandations pour faire entendre nos voix   Vingt ans après cet événement historique, le mouvement mondial des Femmes autochtones a permis d’envisager une Recommandation générale de la CEDEF sur les droits des Femmes et des Filles autochtones. Même s’il existe déjà des instruments des Nations Unies qui garantissent les droits des Peuples autochtones, les droits fondamentaux des Peuples autochtones doivent être intégrés dans tous les instruments, y compris dans les conventions comme la CEDEF. « Les femmes autochtones pourront se servir de cette Recommandation pour défendre leurs droits au niveau national ; c’est pour cela qu’elle est si importante », conclut-elle.   Cependant, il n’a pas été évident de se faire une place dans ces instances de prise de décisions, dans lesquelles les Femmes autochtones ne sont pas les bienvenues. « Nous devons entrer en scène comme le faisaient nos ancêtres qui ont combattu pour nos droits. En leur nom, je me sens capable de relever chaque défi qui se présente », explique-t-elle.   Selon Lea, il est important de faire preuve de courage, bien que cela ne signifie pas « ne pas avoir peur mais plutôt faire en sorte que la peur ne nous immobilise pas ». Après des années d’activité politique aux niveaux local, national et international, Lea a trouvé la meilleure parade pour être entendue à la table des négociations : apporter des solutions. « Il faut être persuasive, non pas agressive. Taper du poing sur la table ne sert à rien. Face à un problème, la meilleure réaction est de proposer une façon de le résoudre », conclut-elle.